Objet du mois, septembre 2026

« Et je songe à la vie »

Le carnet d’Adèle S.
Et je songe à la vie
©Carnet d’Adèle Sancy, CNL AU-268. Don de Marija Rippert-Orac.

Quels furent les événements marquants de l’existence d’Adèle Sancy, née Grégorius en 1845 à Tongres et décédée en 1928 à Liège ? Un carnet recouvert de tissu et décoré de galon, augmenté de quelques feuillets épars, donne des éléments de réponse. Y sont réunis une dizaine de poèmes de sa main, des poèmes d’écrivains français (Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, Théophile Gautier…) recopiés et pourvus de croquis, enfin une liste de souvenirs. Les textes ne sont pas systématiquement datés, toutefois une période se dessine entre 1882 et 1890 qui correspond à sa vie de jeune mariée : en tant qu’épouse d’Édouard Sancy, elle signe de son nom. 

Dans Le Moi des demoiselles (1993), Philippe Lejeune se penche sur un corpus de journaux du XIXe siècle, écrits en France par des jeunes filles avant leur éventuel mariage. Au Luxembourg, l’historienne Josiane Weber s’est également intéressée à cette pratique, notamment dans le cas de Marie de Roebé. Bien qu’ils relèvent d’un autre genre, les poèmes d’Adèle Sancy présentent des caractéristiques similaires à celles dégagées par ces chercheurs.

Les premiers marqueurs sont ceux d’une formation catholique (Dieu et l’examen de conscience jouent un rôle prépondérant) et d’une éducation à la littérature (initiation aux classiques et à la versification), propre aux jeunes filles de bonne famille. Philippe Lejeune identifie trois grands axes d’écriture (spirituel, profane et chronique) qui, dans le cas d’Adèle S., sont à la fois présents et conjugués. Deux poèmes – l’un consacré au démantèlement de la forteresse de Luxembourg, l’autre à un bal donné à Liège – illustrent p. ex. l’approche chronique qui consiste à se placer en témoin d’un fait historique ou en commentatrice de la vie sociale. D’un côté, Adèle S. adopte l’alexandrin et un ton solennel, voire emphatique, pour narrer la grandeur et la chute d’un symbole de puissance : « Il fallût qu’à leurs pieds, la forteresse altière / Humblement abaissât sa couronne de pierres. » De l’autre, Souvenir du bal travesti est composé en octosyllabes plus légers et dansants, propices à la farandole de personnages qu’elle met en scène : « Tout paraît, revient, se dérobe / Dans ce tumultueux essaim. » Ces deux poèmes offrent des grilles de lecture d’une époque, avec ses mœurs et ses cadres sociologiques, tout comme ils laissent entrevoir la personnalité de l’autrice, dont l’émerveillement et la mélancolie cherchent écho et réconfort dans la foi en une harmonie supérieure.  

Certains poèmes sont plus émouvants que d’autres. Au petit Edouard est dédié à la naissance du fils d’Adèle Sancy en 1882. Comblée de douceur et de connivence avec son bébé, la jeune mère est soudain étreinte par l’idée qu’elle ne pourra pas le protéger indéfiniment : « Toi, donc aussi, tu pleureras ? » réalise-t-elle. Plus loin, la contemplation de la nature l’incite à s’interroger sur l’inexplicable : « O mon âme ! pourquoi, plus haut que la montagne, / Et plus loin que la mer, par delà l’horizon / Portes-tu tes regards ? » (Méditation).

Mais de toutes les traces de la vie intérieure d’Adèle S., il en est une qui est d’autant plus touchante qu’elle échappe à l’esthétisation. Il s’agit d’une petite liste de souvenirs, glissée parmi les poèmes. La simplicité de l’énumération nous la rend familière, comme une aïeule du Je me souviens de Georges Perec. De son enfance et de sa jeunesse, Adèle Sancy retient en quelques mots des déménagements, une communion, une confirmation ou encore ses études. Enfin, sa « première leçon de violon », un vendredi de février 1863.

 

Ludivine Jehin

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