Une feuille séchée, « fraction de quelque chose qui résonne en moi »

Un objet-poème de José Ensch

Une feuille séchée du hêtre commun, Fagus Sylvatica, avec un cordon de soie à la place de la tige et une inscription manuscrite sur la feuille de la main de José Ensch « Un jour j’ai / tremblé / de mourir / Celui-ci me trouve / immortelle » : ce fragile objet poétique, découvert dans le fonds José Ensch L-302 du Centre national de littérature, charme.

José Ensch aimait ramasser ces feuilles qui attiraient son regard lors de ses nombreuses et appréciées balades dans les forêts luxembourgeoises en compagnies de ses amies, Anise Koltz ou Michèle Nosbaum. Soudain attirée par un objet quelconque qui captivait son esprit, José Ensch interrompait en effet souvent le cours d’une discussion entre amies consacrée à bavarder de tout et de rien. Une pierre, un arbre, une feuille ou un chant d’oiseau, toute rencontre impromptue et saisissante entre soi et le monde environnant, José Ensch le saisissait, et suspendait net toute autre activité. Ces instants de la trouvaille, porte d’entrée vers la connaissance de soi, « fraction de quelque chose qui résonne en moi », comme le mentionne Michèle Nosbaum évoquant les promenades partagées avec la poétesse, José Ensch les chérissait. À l’instar de ses poèmes, ils sont le saisissement rendu en mots d’un instant merveilleux vécu où tout murmure. Ici, la feuille trouvée qui « me parle » – il s’agit bien de celle-ci et pas d’une autre – interrompt la conversation en cours, et José, saisie, capte les paroles de la feuille, et voici un poème qui vient au monde : « Un jour j’ai / tremblé / de mourir / Celui-ci me trouve / immortelle ».

L’arbre laisse mourir ses feuilles en automne et la poétesse saisit ce moment où « celui-ci » se défait de sa parure. Grâce à José Ensch, l’arbre (re)trouve sa feuille « immortelle ». La poétesse l’emporte, comme nous l’avons tous fait au moins une fois dans notre vie, la glisse entre les pages d’un grand livre, attend et enfin la pare : avec les mots entendus, mais aussi, avec un cordon de soie en guise de tige, puisé dans les trésors de la passementerie laissée par sa mère, qui était modiste et confectionnait des chapeaux. De parure d’arbre, la feuille devient parure humaine, se métamorphose en objet poétique et esthétique, en un délicat instant évoquant la vie et la mort, feuille à la fois figée et tremblante, parée et parlante. José Ensch nous offre, à notre grand émerveillement, un détournement poétique et de la nature et de la culture.

Claude Bommertz

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