Lettre de Romain Rolland à Nicolas Welter

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Le 5 avril 1916, l’écrivain français Romain Rolland (1866-1944), prix Nobel de littérature (1915), répond depuis Genève à un courrier de Nicolas Welter (1871-1951). L’hôtel Beau-Séjour où il réside est un établissement thermal situé sur les bords de l’Arve. Romain Rolland y est-il en cure, toujours affaibli depuis qu’un jour d’octobre 1910, il a été renversé par une voiture ? Dans une note personnelle de décembre 1952, Julie Welter-Mischo (1873-1972), la femme de Nicolas, se souvient d’une information selon laquelle il demeurait en Suisse pour des raisons de santé. D’après l’« Association Romain Rolland », c’est en octobre 1914 que l’écrivain, non mobilisable, s’est installé à Genève ; jusqu’au 3 juillet 1915, il y travaille au service de l’Agence internationale des Prisonniers politiques de la Croix-Rouge – ce à quoi renvoie encore l’en-tête de son papier à lettres.

Romain Rolland remercie Nicolas Welter pour l’envoi de son « généreux livre » qu’il vient de « parcourir avec beaucoup de sympathie ». Il lui annonce son intention de le « lire à loisir » et « faire lire autour de [lui] ». Bien plus, il fait savoir à l’auteur qu’il lui ferait « grand honneur en inscrivant [son] nom à [son] émouvante Der Menschheit Klage ». L’évocation de ce poème identifie clairement le recueil lyrique que son correspondant lui a envoyé : Über den Kämpfen. Zeitgedichte eines Neutralen, paru chez Schroell, à Diekirch, au début de l’année 1915. En 43 poèmes rédigés en langue allemande, Nicolas Welter y décrit les affres de la Grande Guerre et y exprime toute la consternation, la compassion et la perplexité que lui inspire la barbarie des champs de bataille. Dès la prochaine (5ième) édition et jusqu’à la dernière (8ième, 1923), il dédiera sa « complainte de l’humanité » au courageux pacifiste républicain, y faisant apposer l’exergue « An Romain Rolland ».
N’ayant pas eu l’occasion d’examiner la lettre d’accompagnement de Nicolas Welter - à supposer qu’elle existe encore au fonds Romain Rolland à la Bibliothèque nationale de France - nous émettons l’hypothèse qu’en prenant connaissance de Au-dessus de la mêlée paru à Paris en novembre 1915, le poète luxembourgeois a été frappé par la ressemblance entre ce titre et celui de son propre recueil de poèmes ; on peut aisément imaginer que la découverte d’une communauté de sentiment et de pensée entre les deux écrivains, par rapport à la guerre et à la haine, l’aura poussé à rechercher le contact avec son auteur.
Mal interprété, son titre a valu à Romain Rolland, au travers d’un abondant courrier anonyme, d’être décrié de « Germain » Rolland. Une analogie de plus avec Nicolas Welter et son recueil anti-guerre : un procès similaire est fait à ce dernier, mais à rebours : dans un long texte polémique versifié en allemand et publié sous pseudonyme (Retlew, alias Aloyse-André Welter), il est accusé de noircir le tableau des horreurs commises par l’armée prussienne, mu par la haine du peuple allemand !
La lettre à en-tête en rouge et noir, manuscrite et signée à l’encre noire, a un format de 14 x 22,5 cm ; pliée en quatre, elle a été envoyée sous une enveloppe timbrée de format 9 x 12 cm munie d’un cachet de la poste et de deux tampons du service de censure de Trèves qui, après ouverture, l’a refermée au moyen d’un rectangle de papier collant imprimé à son nom. L’ensemble saisi sous la cote L-44; 47-7 fait partie du fonds partiel Nicolas Welter riche de plus de 7000 pièces déposé au Centre national de littérature.

Antoinette Welter

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